Le monde développé peine à sortir d’un cercle vicieux. Vivre au-dessus de ses moyens est le principal problème de l’Europe. En créant l’euro, on a supprimé le débiteur de dernier ressort que représentaient les banques centrales souveraines d’États souverains avec une monnaie souveraine. Certes, en cas de dérive budgétaire, cette monnaie s’écroulait, mais la dette souveraine était remboursée, en devise dépréciée, sans doute, mais sans faire défaut de l’état concerné (nous parlons ici de l’Europe développée). En astreignant les pays ayant rejoint l’euro aux critères de Maastricht, on pensait avoir assuré une convergence suffisante pour assurer la stabilité. L’erreur a été d’accepter le mensonge, la tricherie, la manipulation des comptabilités nationales.
On impose bien aux entreprises, et notamment aux banques, des critères comptables contraignants. Les États se sont mis au-dessus de cela avec les résultats que nous savons. Les politiques portent une responsabilité énorme. En promettant des avantages qu’ils savent pertinemment être au-dessus des possibilités financières des postes qu’ils briguent, ils achètent, avec une nouvelle forme de clientélisme, les voix du peuple. Ils passeront ensuite tout leur mandat à être obsédés par leur réélection sans servir à aucun moment le bien commun, à l’image d’un père ou d’une mère de famille qui promettraient à leurs enfants monts et merveilles en sachant pertinemment qu’ils n’arrivent déjà plus à boucler leur fin de mois. Vivant dans un monde trop éloigné des contingences de tous les jours, et surtout sans aucune notion de tenir un budget, vu leur mode de vie tous frais payés, ils adoptent un comportement qui confine à la mythomanie !
Un État est comme un ménage. Certes, il a plus de possibilités. Même si les limites sont plus éloignées, il n’en demeure pas moins qu’elles existent. Une fois atteintes, soit on prend des mesures drastiques pour éviter le mur, soit on encourt un appauvrissement inéluctable. Comme nous parlons ici de l’Europe, on va s’y limiter. Ce qu’y font les politiques en ce moment est triste. On essaie de faire croire au bon peuple que les milliards qui manquent sont cachés dans les banques. Celles-ci font partie du système comme tout le reste. Les dettes pourries d’États qui sont en faillite ont bien été émises par lesdits États, si je ne m’abuse ! N’en déduisez pas pour autant que je défends sans discernement les banques. La mathématisation de la notion de risque par des spécialistes de la modélisation n’ayant aucune connaissance pratique, pilotée par des hiérarchies incapables de comprendre dans le détail les positions prises ou les produits proposés est une calamité.
Mes propos se rejoignent sur le cas de DEXIA. Proposer des produits d’endettement libellés en francs suisses à des collectivités françaises qui collectent des taxes en euros résume assez bien cela. C’est l’arroseur arrosé ! Formule mathématique qui maximise le potentiel des incompétences. Le tout sauvé par un État belge dont on ne sait comment il trouvera les fonds ?
On pourrait argumenter qu’il s’agit encore d’un exemple démontrant que les banquiers sont la source de tous les maux. Non, car dans la vie les choses sont hiérarchisées : les politiques ont pour devoir de cadrer, de limiter, d’interdire ou d’autoriser en gardant à l’esprit le bien de tous. Le commerçant qu’est le banquier, comme tout commerçant, se doit d’exploiter le cadre qui lui est donné, car il doit survivre face à la concurrence. En échange, il paye en tant qu’entreprise et en tant qu’individu de lourds impôts qui devraient lui garantir que l’État fonctionne convenablement. Ceci n’est pas le cas dans une majorité de pays aujourd’hui.
Il est vraiment temps que l’Europe retrouve des politiques de l’ère des visionnaires de l’après-guerre. Créer une capacité d’emprunt européenne ne pourra se faire qu’en implémentant en parallèle une intégration politique ayant un pouvoir supranational sur les finances et les budgets - c’est-à-dire recettes et dépenses - des différents États. Que cela s’envisage dans un cercle restreint de pays ou au niveau le plus large est un problème pratique. Aujourd’hui, on essaie de gagner du temps pour éviter l’implosion du système financier européen. Cela inclut le trafic de paiement et concerne aussi bien l’industrie et le commerce que les banques.
On a toujours l’impression qu’on peut laisser une banque faire faillite parce que c’est l’argent des contribuables qu’on utilise pour le donner aux banquiers. La réalité est le contraire. C’est pour éviter qu’un tsunami emporte la population – comptes salaires et retraites, épargne, fonds de pension, argent des collectivités publiques - qu’on imprime des billets. Peut-être que quelques irresponsables sont tentés par un retour au troc, ensuite à l’âge de la pierre avec les taux de mortalité, notamment infantile, qui vont avec ?
Il est vraiment urgent que chaque citoyen, quand il glisse son bulletin dans l’urne, réfléchisse en son âme et conscience à notre devenir, à ce que les générations précédentes ont enduré pour nous amener où nous sommes et au genre de paysage dévasté que nous allons laisser aux générations suivantes.
Le possible, c’est de faire un effort pour que le futur reste possible. Ce n’est certainement pas en désignant des boucs émissaires que les problèmes seront réglés. On a vu par le passé à quelles extrémités ces jeux ont mené sans rien résoudre. Les politiques devraient faire leur métier en personnes responsables et la population en sanctionner démocratiquement les dérives !
Les solutions irréalistes, comme dépenser l’argent dont on ne dispose pas, ne sont plus de mise.
Et la Suisse dans tout cela, me direz-vous ? État indépendant au milieu de l’Europe, elle dispose d’une réalité aussi bien territoriale qu’économique. Sa monnaie est ferme, certainement trop en ce moment, mais n’est-ce pas l’inverse qui serait plus grave ? Son habitude du multilinguisme lui a permis d’adopter l’anglais quasiment comme cinquième langue nationale. Ses finances sont saines, le goût de l’épargne et de la modération y étant égal à celui de la dépense chez nos voisins.
Enfin, le système politique suisse, hiérarchisé entre prérogatives communales, cantonales et fédérales fait qu’on ne tombe jamais de très haut. Les problèmes y restent à une échelle gérable. Les politiciens sont forcés d’être proches des préoccupations populaires. Ce n’est que dans les deux plus grandes villes du pays que l’on trouve une caste politique un peu déconnectée des réalités du terrain. Faire bouillir la marmite leur est moins familier, mais tant que les campagnes seront là pour représenter un contrepoids, le rééquilibrage est assuré.
Est-ce une vue suroptimiste ? C’est en tout cas la vue de l’extérieur. De l’intérieur, on a parfois l’impression qu’une administration triomphante est en train de s’arroger des pouvoirs excessifs. Coupée des réalités, elle prend des décisions qui peuvent conduire à faire des dégâts considérables en terme d’emploi, de compétitivité de secteurs économiques entiers. Il est normal qu’au niveau gouvernemental on se préoccupe de la globalité. Notre industrie manufacturière doit être défendue.
Mais il convient également de défendre notre industrie financière en adaptant notre environnement réglementaire de manière réaliste certes, mais permettant de garder une vue constructive pour l’avenir. Inspirer internationalement confiance et attirer l’épargne mondiale n’est pas un crime. Développer un savoir-faire de gestion non plus. Surmonter les différents handicaps fiscaux et réglementaires pour construire des gammes de fonds de placement compétitives au niveau international n’est pas une tare. Des emplois dépendent de nos autorités réglementaires et politiques. Il est important qu’ils en aient conscience. Là non plus céder à la mode des boucs émissaires n’est pas approprié !
Frédéric Binggeli, membre du comité Exécutif de la Banque Privée Edmond de Rothschild